ATAKPAME, 15 octobre/2011 (Savoir News) - Les audiences publiques de la Commission Vérité , Justice et Réconciliation (CVJR) se sont poursuivies ce samedi au Centre Saint Bernard de l'Evêché d'Atakpamé (environ 175 km au nord de Lomé) où 14 témoins et victimes ont été écoutés, a constaté un envoyé spécial de l'Agence Savoir News.
Les témoignages ont porté notamment sur les conflits intercommunautaires liés aux déplacements forcés de populations dans la région des Plateaux en 1992 et dans la région de Yoto ; les violences sociopolitiques relatives à l'élection présidentielle d'avril 2005 ; ainsi que diverses violations de droits humains.
S'agissant des déplacements de populations, une victime a été auditionnée et lecture a été donnée d'un dossier y afférant. Les témoignages donnent à voir que les conflits fonciers ont été instrumentalisés par les tensions politiques qui ont caractérisé le contexte national dans les premières années du processus démocratique. Ces conflits ont conduit à des déplacements forcés de populations avec leurs lots de détresse.
Quant aux violences de 2005, l'audience des dix témoins et victimes a permis de savoir que les mécanismes de conciliation mis en œuvre avant le déroulement du scrutin n'ont pas suffi à calmer la tension déjà perceptible avant le vote. A la proclamation des résultats, les passions déjà vives se sont donc déchaînées dans une spirale de violences encore jamais vues à Atakpamé : les militants de tous les bords politiques munis d'armes blanches et de fusils se sont livrés bataille.
Au total, on déplore des destructions de biens meubles et immeubles, des déplacements de personnes, de nombreux blessés et des pertes en vies humaines.
Deux enseignements peuvent être tirés des auditions de ce jour : d'abord, l'histoire du peuplement de notre pays et les enjeux liés à la gestion du foncier apparaissent comme une des causes majeures des conflits intercommunautaires. Ensuite, la disparition du Président Gnassingbé Eyadéma, et le scrutin présidentiel organisé en avril 2005 pour mettre fin à la vacance du pouvoir ont exacerbé les antagonismes et contribué aux violences électorales.
Quelques témoignages
Mgbatom Kokou, chef à Tchakala, non loin de la ville d'Anié vivait à Tchépo Dédékpoè dans la préfecture de Yoto où il était planteurs. Un jour, des jeunes du village l'ont intimé l'ordre de quitter les lieux. Il laisse plus de 10 hectares de champs de palmerais et des vivres.
"J'ai demandé une portion de terre à cultiver à un propriétaire terrien. Il me l'a donné et m'a imposé certaines conditions, notamment, si j'exploite cette terre jusqu'à 20 ans, elle devient automatiquement ma propriété. C'est comme ça que j'ai planté des palmiers durant des années. En1990, tôt le matin, mon propriétaire a envoyé un enfant me chercher pour qu'on aille ensemble au tribunal de Tabligbo. Je l'ai accompagné. Mais arrivé au tribunal, à ma grande surprise, on me tend un document à signer et je l'ai fait. C'est après qu'on me dit que les palmerais ne m'appartenaient plus", a-t-il indiqué.
Il a par ailleurs ajouté que malgré cette injustice, il est resté toujours sur le terrain et a continué à cultiver, mais en avril de cette même année, les plans étaient presque à termes lorsqu'un lundi, des jeunes sont venus lui dire de quitter le terrain.
"On m'a donné un ultimatum de quitter le lendemain tôt avec mes enfants. Mes enfants étaient en ce moment au collège et au primaire. Je ne savais quoi faire, j'ai ordonné à ma famille de plier bagage", a-t-il souligné.
Kouwanou Kossiwa épse Lokossou Yawo, ménagère a, de son côté, déclaré qu'au cours de l'élection présidentielle d'avril 2005, les gendarmes ont menacé toutes les populations de Tohoun, y compris dans les villages. Selon elle, ils ont pillé tout te tapé beaucoup de gens.
"On nous a frappé dans nos maisons dans le village de Kossihoué, dans la préfecture de Tohoun. Même les portes étaient défoncées et les enfants torturés. C'est là que nous avions fui pour le Bénin voisin. Mais non sans peine, parce que pour traverser le fleuve Mono en pirogue, notre pirogue contenant 15 personnes a chaviré faisant deux morts par noyade, dont mon père", a-t-elle raconté.
Amevor Yawovi, a été le premier à faire de déballages sur les évènements de 2005 à Atakpamé. Selon ce dernier, c'est après l'affichage des résultats, que les coups d'armes ont commencé à retentir à l'école primaire publique d'Agbonou.
"Le lendemain, nous avons constaté deux morts, des jeunes du quartier bien connus. Il y avait également d'autres blessés (…) J'ai fui pour le Bénin, où j'ai fait 4 mois avant de revenir. Les jeunes étaient sous l'ordre du commandant Kilizing Kouloung qui est ici dans la salle", a-t-il révélé.
Agbokou-Agla Massan, infirmière et toute sa famille - du moins ceux qui restent après les exactions - ont, au cours des témoignages, fait gémir de compassion le public, car tout leurs biens ont été mis à feu, y compris leur maison.
Pour le chef du village d'Apéyé Kpota à Djamma (sur une colline, non loin du marché d'Atakpamé), Kpekpedou Bléwoussi Kossi, il y avait eu des morts à Aakpamé après la proclamation des résultats de 2005.
"Après les résultats de l'élection en avril 2005, toute ma maison a été saccagée par les jeunes de l'opposition. Il y a eu des morts. Aucun membre de l'opposition n'est jamais venu me visiter après ces évènements. Lorsque l'opposition organise un évènement, je ne suis même pas invité, ce n'est pas normal", a-t-il affirmé.
Tchala Kossi, cultivateur n'a pas encore oublié, selon ses propos, les difficultés que lui et son père avaient vécues au cours de l'élection présidentielle d'avril 2005 à Morétan, localité située dans la préfecture de l'est-Mono, car ils ont été pourchassés par les milices du RPT et des gendarmes pour la simple raison qu'ils ont protesté contre le "bourrage des urnes".
"Après le vote, le neveu du chef du village a mis des bulletins déjà voté dans le lot devant servir au décompte. Nous qui étions dans le bureau de vote avions protesté, mais le chef brigadier Awitom nous a intimé l'ordre de partir et d'ajouter que les bulletins mis frauduleusement ne seront pas retirés. C'est ainsi qu'ils ont commencé à battre la foule et à tirer des coups de fusils à balles réelles. Le lendemain, un ami m'a informé qu'il venait de la maison du chef canton et que mon nom était sur une liste et qu'on allait m'arrêter avec mon père. Je n'ai pu prendre de l'argent lorsque les milices du RPT, accompagnés de gendarmes sont venues m'arrêter. J'ai dû fuir par la fenêtre pour rejoindre un autre village. Les gendarmes sont venus encore nous chercher dans notre cachette où j'ai été rejoint par mon père. On a dû fuir cette nuit par la brousse jusqu'à la frontière du Bénin", a-t-il indiqué.
Il a par ailleurs révélé que pour revenir au village après son exil, il a dû payer au chef brigadier une calebasse d'ignames, plus de 75 000 francs CFA.
D'Atakpamé, Nicolas KOFFIGAN
Savoir News
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